TITRE: LES AVENTURES DE LEONIDAS
« des SSPPâââârrrrtiatttTTTTes » ! rugit le leader du groupe, « argh ! » il déchira sa glotte en mugissant, ses dents étrangements « colgatés » pour une époque pareille étaient prêtes à arracher les fesses de quiconque se retrouverait sur son chemin.
En sortant un gros glaive de la main gauche et une longue lance de la main droite Leonidas haranguait les spectatrices de l’UGC.
Salle de l’UGC qui était bondée ; on devait être un mercredi à la séance de vingt-et-une heures.
« Laurent, passe-moi les popcorns ! » chuchota Lise en lui donnant un coup de coude. Laurent sursauta et agacé lui tendit le seau rempli sans lâcher l'écran des yeux.
La clim générait des courants d’air froids dans la salle. Lise éternua soudainement et Laurent la foudroya du regard à travers le rai de lumière des projecteurs.
« Quoi ? » chuchota-t-elle agacée.
Lise sortit un kleenex de son sac à main et se moucha fortement. Dans la salle de cinéma le vacarme était à peine imaginable. Un air de hard metal crachait le feu de dieu.
« une vraie bombe atomique ce film » lanca un jeune derrière.
Lise se remoucha un peu plus fort.
En effet, l’ambiance auditive était saisissante : Les hauts-parleurs envoyaient des bruits de guerre et de foule terribles. A l’écran, des gros méchants laids et dégénérés et des beaux gentils à l’esprit « corporate » et conquérants s’affrontaient avec une violence inouie (age de fer oblige). Les cliquetis des armes et des armures déchiraient les 200 tympans de l’UGC. Il y avait quand même de quoi rester scotché sur son fauteuil !
Lise et Laurent observaient fascinés le spectacle d’abdos préchocolatés et de grecs tétons a l’air, slip cuir et grandes capes rouges (on se demandait comment ils faisaient pour ne pas se prendre les pieds dedans), avec à leur tête le grand chef Leonidas.
La phalange, la fameuse qu'il disait, fait le talent et la force du guerrier génial : celui qui sait tenir sa lance, merde !
Le scénario était simple! Voilà 200 ans avant JC, les spartes étaient des beaux mâles sauvagement mariés à de belles femelles. Leur roi, c’était un mec de race comme on dit : un vrai grec d’origine – un A.O.C. – avec sa bande de copains grecs mais moins forts et moins intelligents que lui. Ils avaient tous, dans l’ensemble, de beaux casques ; ils étaient nés pour la guerre ; leur premier désir : mourir à la guerre. Leur deuxième désir la guerre. Leur dernier désir, la guerre. Leurs femmes qui les attendaient et en les espéraient se baladaient pendant ce temps dans les champs de blés lumineux, avec leurs longues boucles brunes de femmes grecques au physique hâlé et mince.
Le film provoquait l'effroi, le sursaut, les frissons par son déroulement. C’était du grand spectacle, un peplum de l’an 3000, hyper-graphique, hyper-violent, une déflagration d’images à saisir l’un après l’autre suivant un rythme particulier : ralenties pour les éclaboussures de sang et pour les « savates Matrix », accélérées pour les gestes du style éventrement de l’adversaire, gros coup de couteau dans l’œil d’un méchant arabe, découpage du poitrail d’un cheval emballé avec un méchant dessus.
Dans la séquence suivante, au-delà des champs de blés, là-bas, au loin, à quelques « miles » de Sparte, de la guerre et tout le tsouintsouin, une mère de famille s’était faite coincer par un guerrier de la troupe de Leonidas – un traitre et un lâche qui ne voulait pas faire la guerre avec les autres mais voulait faire du commerce avec les méchants turcs envahisseurs - et elle passait un sale quart d’heure. Le traître du groupe la violait dans tous les sens. On ne voyait pas tout mais c’était clair il la sodomisait sans scrupules !
On revenait après cette séquence sexuelle interdite aux mineurs, sur le plateau de guerre : terrible ! dans les rochers proches de l’Olympie profonde, sous de gros nuages cotonneux annonciateurs de tempête, il y avait leonidas et ses copains, 200 000 méchants qui leur fonçaient dessus dans un grondement assourdissant. C’était un spectacle absolument dantesque ! L’enfer sur terre !
Les murs du cinéma en tremblaient ! Bon sang de crénom ! Ils n’étaient plus que 4 mais ils avaient brillament échappé aux tirs de flèches qui noircissaient le ciel : imaginons 10 000 cure-dents dans le ciel qui pleuvraient sur 4 coccinelles en déroute ! C’était une salve ininterrompue!
Ils se protégèrent urgemment avec leurs boucliers spartes – ils étaient spéciaux ces boucliers, ils résistaient à tout !
Puis le méchant s’arrachant ses derniers cheveux leur envoyait d’autres options nettement moins sympathiques que les précédentes : un géant lépreux avec des crocs de crocodile et une langue de serpent, des chacals bicéphales assoiffés de chair humaine, des lézards géants et voraces comme les dragons de Commodo, non, rien n’y faisait, c’était toujours la bande à « gentils » qui tenait le bon bout.
Frappé d’humiliation le chef des méchants demanda à gorge déployée à ce qu’on envoie dans la gueule de Leonidas une troupe d’éléphants armés. Le chef-guerrier grec, crevant l’écran, dût affronter de tous ses muscles un éléphant bardé d’ors et d’argent fonçant droit sur lui, piloté par un gnome qui physiquement ressemblait à celui du « Seigneur des anneaux ».
N’oublions pas que les envahisseurs n’étaient d’autres que des vilains turcs ou autres moyenorientaux agressifs, menés par une espèce de basketteur gay piercé de partout, sorti tout droit – on aurait dit en tout cas – de chez Jean Paul Gaultier. Il s’appelait « Xerxès, roi des Perses ». Encore tout une histoire ! Où dégénérescence se mêlait à perversité et noirceur…
La nuit tombée, ces turcs – ou ces arabes – qu’importe, en tout cas, ils se mélangeaient avec des noirs très noirs et des pouffes brunes à la peau dorée (beaucoup de danseuses du ventre) en ahanant leur désir de partouzer.
Il s’organisait dans la Perse de 200 ans avant J.C. des orgies monstres, des vices dont on devait taire le nom, prétendait le film en dolby sound stereo et en HD (haute définition) – ces super-effets technologiques on ne les redira jamais assez– Il pleuvait des grappes de raisins géantes sur le ventre de femmes au regard de braise voilé par la chicha, et ça n’arrêtait pas de forniquer de partout.
SPARTE ! TOUT SPARTE face aux envahisseurs ! déclamait le film de la production Warner. Bienvenue chez les cons ! songea Lise en rangeant son mouchoir dans la poche de son jeans.
* * *
Passage de la musique lancinante :
- Tu m’aimes ? demanda Dalila à Leonidas (le salaud avait une maîtresse car il en avait marre que sa femme râle tout le temps après sa manière de gérer le royaume).
- J’aime Sparte ! répliqua Leonidas d’une voix sourde. Son regard se perdit à l’horizon. C’était un sentimental à ses heures, ses blessures (coup de glaive dans la cuisse, balafre sur la joue) ne le faisaient pas souffrir.
- Tu aimes Sparte mais ton fils blablabla …
Lise jetta un coup d’œil sur le profil de Laurent, et elle ? il l’aimait ce con quand elle le suivait pour aller voir des péplums de merde ? Laurent imperturbable semblait avoir les yeux humides. Lise entendit les ricanements des mômes derrière eux qui ne supportaient pas la scène d’amour. Elle attrappa d’autres popcorns. Putain qu’est ce que c’était nul ce film !
Dalila l’avait pansé, soigné, logé et nourri au retour de la guerre. Il n’osait pas retourner directement au palais de peur de se faire engueuler par la reine.
Mais bientôt Leonidas regretta cet adultère malheureux.
- ma femme et mon fils ! regrets éternels ! déclara-t-il solennellement
- patati patata ? s’exclamma Dalila comme si on venait de lui planter un couteau dans le cœur.
- Je les regrette oui même si je t’aime, je ne peux renoncer à ma famille, je dois les protéger ! nananinanana. Point de divorce entre elle et moi. N’attend rien de moi, par tous les dieux de Sparte !
* * *
POUM ! Quand Dalila comprit qu’il ne changerait pas d’avis sur la nouvelle direction de leurs amours et de leurs agapes, elle se vengea en lui coupant les cheveux avec son propre glaive en or massif. Lise songea qu’elle avait déjà entendu parler de cette histoire quelque part… sans doute la Warner avait arrangé un truc biblique à leur sauce mais elle n’en était pas très sûre, elle n’avait jamais mis les pieds à l’église et n’avait jamais eu l’occasion par conséquent de pratiquer le catéchisme.
Les femmes étaient efficaces quand elles se vengeaient ; le coup allait droit au but, c’était le contraire de ces conards d’outre-méditerranée de la Perse qui avaient lancé 10 000 cure-dents et une armée de gnomes cannibales sur Leonidas, en vain.
Sans ses cheveux Leonidas perdit sa force guerrière et il se retrouva entre les mains de ses ennemis. Ses amis se firent atrocement massacrer, on leur planta des piques dans la tronche, embrochés ainsi, ils étaient dans la veine des martyrs des croisades.
Laurent serra les poings depuis son fauteuil, et Lise lui fila un coup de coude ce qui eut le mérite de l’agacer.
« c’est un film américaiin, ça va se finira bien, t’inquiète pas » chuchota-t-elle ironiquement.
Aussitôt dit aussitôt fait, Dalila se repentit – ah les bonnes femmes ! – elle libera Leonidas dans la nuit et il fut accueilli par ses copains spartes qui avaient allumé un feu de camps au pied du royaume des méchants. Leonidas leur fit un briefing détaillé de la stratégie à employer pour renverser la bande à Xerxes. Puis à l’aube, le brainstorming terminé, ils firent diversion en hélant les méchants devant la grande muraille de pierre, en image de synthèse.
Le vent du désert soufflait à leurs oreilles des impatiences de combat. Des nuages de poussière soulevèrent leurs capes et leurs yeux perçants, leurs crânes obtus surmontés de casques spartes semblaient déterminés à respecter le slogan du royaume : force, honneur, gloire.
Leonidas et deux de ses meilleurs hommes entamèrent une négociation de sourds avec le délégué ministériel des méchants.
- rendez-vous tous et on vous épargnera ! dit en gros le Roi Sparte.
- JAMAIS ! retorquèrent en gros les méchants.
- Alors c’est la guerre ! déclara Leonidas.
Il rebroussa chemin dans un bruit de métal. Ses soldats murmurèrent : les troupes semblaient ragaillardies par une nuit à la belle étoile sans matelas et sans oreillers.
Leonidas leur adressa un grand discours final, à la mémoire de l’histoire de Sparte. « Sparte brûlera en enfer ou Sparte vaincrrrrâââ …….âârrrghhh !» . Le cri de bataille libéré de sa belle poitraille musclée surmonté de deux tétons érigés, Leonidas leva le poing devoilant son slip en cuir et ses cuissardes en or massif. Une fois ce cri de guerre lancé, « WARFF ! », le grand chef déclencha des OLA et des hourras à des kilomètres d’armée à la ronde. Dieu ce qu’il était populaire ! Les glaives et les lances fendirent l’air puis rebelote. Grosse bataille, très méchante, très barbue avec des globules rouges « on demand ». La B.O. audio dolby sound poum-poum déblatéra ses derniers atouts-maîtres : un magnifique chant grégorien avec des basses à provoquer une secousse sismique depuis les fauteuils des spectateurs jusqu’aux tréfonds des toilettes de l’UGC. C’était une vraie scène de « bloody day », ça rigolait carrément pas. « HOUM HOUHOU HOUM HOUM HAUM HAUM HAUM OOOO SANCTI FRUCTI SPIRITUM BOUM » vagit la bande-originale sur la vague du chant grégorien des jours d’Apocalypse. Gros bruits de tambour. Leonidas bondit comme un insecte sur le chef des méchants (toujours glaive en main bien sûr) et ce fut le commencement du duel final.
- Nous voilà enfin réunis Leonidâas! lança ironiquement mister chef des Perses.
- Pour ce que tu as fait à ma femme et à mon fils, tu auras la mort que tu mérite, va en enfer ! On ne touche pas à MA famille !
- (rires du méchant) je n’ai pas besoin de ton manuel du gentil ! Ta femme a bien mérité ce qui lui est arrivé et je ne vais pas te faire de cadeau !
- meurs-donc en enfer, par tous les dieux des Spartes ! ARGHGH
Ils se jettèrent l’un sur l’autres glaives en mains.
Lise soupira. Evidemment on sait qui va gagner ! Elle jetta un coup d’œil sur Laurent de profil, sa mâchoire s’était décrochée. Qu’il avait l’air bête quand il regardait des péplums en dolby sound tsouintsouin ! Elle racla le fonds de popcorn dans le seau en carton et se concentra sur la bataille mais le sang, mêmes les fausses hémoglobines la dégoutaient. Toute cette apologie de la force et de la violence virile la dégoûtait au plus haut point. Elle songea aux spectateurs dans la salle, et dans d’autres salles, et dans d’autres salles, et dans d’autres pays, autant de spectateurs que de fourmis dans cinquante pot de confitures! Warnérisés, américanisés, bêtifiés, simplifiés !
« HOUM HOUHOU HOUM HOUM HAUM HAUM HAUM OOOO SANCTI FRUCTI SPIRITUM BOUM »
C’était la fin. Leonidas trancha rapidement la tête de Xerxès, efficace, direct. Le brainstorming de la veille avait porté ses fruits. Les méchants détalèrent comme des lièvres et disparurent de l’écran géant. Le fils de Leonidas que ce dernier croyait mort réapparut, il n’était pas mort mais juste caché, attendant la fin du film. Leonidas pleura de joie. Il avait perdu tellement de copains de l’armée dans cette bataille !
Heureusement Dalila était encore vivante. Il se donnèrent rendez-vous dans le champs de blés du début du film, il faisait super-beau, le soleil était à son Zénith, ils étaient tous deux en tunique typiquement sparte. Leonidas radieux lui dit gentiment en lui montrant sa magnifique rangée de dents blanches :
- Et on arrête de me couper les cheveux, d’accord ?
- Par tous les dieux, seigneur ô mon roi, je te le promets à tout jamais.
La musique douce revint, lancinante. Il s’embrassèrent avec la langue et le happy end vint clore la production warnerienne.
« Bravo » souffla Laurent, comprenant qu’il avait lâché un commentaire sans s’en rendre compte il ferma la bouche.
Lise était là à côté de lui, rallumant déjà son portable et enfilant son manteau. Ce n’était ni une Dalila ni une reine qui gueulait tout le temps sur son roi mais s’ils ne foutaient pas le camps là tout de suite avant le générique de fin, elle allait lui lâcher elle aussi le morceau sur ses goûts cinématographiques. C’était encore un de ces gros navets où on admirait la force, la violence et la guerre, un truc de mec qu’elle ne comprendrait jamais.
