par boutdboa » Dim 8 Jan 2012 22:06
J'apporte un témoignage qui à priori peut bien "résonner" avec le thème du sauveur, parce que justement dans le fond le texte qui suit pointe la différence entre vouloir sauver et "partager", ce qui se traduit par une "co-évolution", liée à l'ouverture de l'instant entre deux êtres. C'est un exemple "extrème" de par les circonstances, mais qui me semble très riche de sens.
Avant ce texte, les faits: mon frère est décédé le 8 janvier 2011 dans une chute accidentelle de 6 étages au coeur de Paris, il est tombé et est décédé devant la fenêtre d'une jeune femme qui dormait, elle était chez ses parents, et se remettait petit à petit des derniers évènements de sa vie. J'ai envoyé le texte qui suit à la personne qui m'accompagnait à l'époque, dans la nuit qui a suivit ma visite auprès de cette jeune femme, peu de jours après le décès de mon frère. Je ne l'avais jamais rencontrée auparavant :
"Témoignage de mon dernier vécu fort en date: j'avais décidé d'aller voir la jeune fille qui s'était occupé de mon frère dans sa courte agonie, qui lui avait notamment offert une couverture. Je ne savais pas trop ce que j'allais vivre mais je savais que j'avais à le faire, je me disais que ça pourrait être dur. On m'avait briffé (sa mère notamment, mais aussi une ancienne voisine) en me disant qu'elle était "démontée", "détruite", que "ça pouvait faire peur", qu'"elle ne sortait plus de sa chambre depuis des jours", la mère me disant qu'elle ne savait plus quoi faire, que sa fille avait perdu trois proches, y compris son jeune compagnon dans l'année qui venait de s'écouler et que c'était pour elle "la goutte d'eau qui faisait déborder le vase" (j'ai su après que le dernier psychologue que sa mère avait vu lui avait conseillé de prendre sa fille sous le bras et de la faire interner, de force, en HP)... Par contre je croyais que j'allais lui donner, surtout un grand "merci", mais aussi essayer de lui DONNER ... ce que je pourrais, dans le moment ... et j'ai tellement RECU !!! C'est incroyable. Damien est tombé devant sa fenêtre et elle me dit ... avoir beaucoup reçu de lui, elle aussi, sans le connaître ni l'avoir jamais vu, ni avoir entendu le son de sa voix ou de sa guitare, elle l'avait senti en paix, elle avait senti que pour elle il n'y avait pas de hasard, qu'une foule de "coïncidences" avait déjà émaillé sa journée... et moi j'ai vu une jeune femme d'une grande ouverture, d'une très grande sensibilité, et sincère, pleine de souffrances autant que d'une vie bouillonnante et créative, fleur qui ne demande qu'à s'épanouir et qui pour l'instant cherche en elle la ressource... Elle s'appelle Sonia. Et elle n'est pas de ces personnes qui font des compromis. Je lui ai dis ce que je sentais, et je lui ai surtout dit "traverse", "traverse", "respire", fais confiance à cette qualité que tu as de ressentir, et à ces coïncidences et ses signes que tu vois et auxquelles les gens autour de toi ne croient pas. J'ai été touché par sa souffrance autant que par son être ... en quête de vie. Dans le fond je sens qu'elle va très bien, elle a une rare conscience, et elle souffre, c'est tout. Rien de plus et rien de moins. Pas de drame, un vécu douloureux qu'elle traverse avec une rare sincérité. Une foule de coïncidences entre sa vie, ses voyages, ses goûts et ceux de Damien, une sensibilité qui cherche à vivre dans la réalité, qui ne veut pas se blinder, sans pour autant toujours trouver les mots pour le dire...
Je ne nie pas qu'il puisse aussi y avoir eu des moments de projection, et de fusion dans ma conscience, en ce moment d'échange cœur à cœur, néanmoins j'ai pu ressentir aujourd'hui dans mes tripes la COMPASSION, souffrir avec elle tout en gardant ce contact quasi-permanent avec mon être, et mes limites, la conscience de quand mon mental m'égarait dans un ... no man's land ("la terre où il n'y a pas d'homme", traduction littérale, pas d'humanité ou de cœur je dirais). J'ai pu vivre le DON, et derrière ça, j'ai bien vite senti que ce qu'il m'était demandé aussi c'était de RECEVOIR, elle m'a donné, avec toute sa fragilité, beaucoup de tendresse, comme un simple témoignage de son cœur, ouvert, de ce qu'elle est. Et c'était beau, et c'était bon, juste de l'amour, compassion et partage.
(...)
Je ne sais pas ce que tout cela donnera mais ça me fait dire que le but de la vie c'est d'être ce que l'on est. Là où l'on est, ce que l'on est, c'est la profusion, c'est l'expérience et l'amour. Sentir son cœur, vivre ce que l'on sent, aller là où l'on sent qu'on doit aller. Pas besoin d'imaginer une générosité à l'extérieur de soi, c'est ce que l'on est, ce pourquoi on est fait.
(...)
"
A chacun de sentir la morale de cette histoire... ce que ça fait résonner en lui
J'ajouterai seulement, en rapport avec le thème du sauveur, que la mère, paniquant, et voulant à tout prix "sauver" sa fille (Sonia était dans un état de souffrance psychique important), était vraiment à deux doigts de la faire interner... et moi, dans ce qui m'était demandé de vivre à ce moment-là, je dirais juste que - bien que ma présence ce jour-là ait objectivement joué un rôle important dans le rétablissement rapide de Sonia -, je n'ai absolument rien fait d'exceptionnel... j'étais juste dans l'Amour, dans un état d'ouverture, et de présence: à moi-même d'abord, et à ce qu'elle vivait ensuite... J'étais particulièrement centré sur mes sensations, sur ce que je ressentais dans mon corps... Je n'ai posé que les mots que j'ai pu poser… et dans le fond je crois que l'échange était plus sur un plan énergétique... bref, peu importaient les mots.
Et moi j'ai tellement reçu ce jour-là! D'abord pour ce qu'elle me disait des derniers instants de mon frère (de l'avoir senti en paix), ensuite d'avoir senti que c'était vraiment la personne qu'il fallait pour accompagner mon frère dans son "passage" de l'autre côté, et enfin pour le bonheur de cet échange coeur à coeur, sans filtre... Je suis reparti de là encore plus heureux... comme quoi l'échange était réciproque. Un vrai "baume" au coeur.
Et ce n'est pas pour blâmer la mère: on ne fait toujours que ce qu'on peut, et c'était ses limites du moment. Et puis moi je ne vis pas ça tous les jours… la vie emmène parfois des secousses pour grandir, mais l'intégration en profondeur est lente...
Dernière édition par
boutdboa le Sam 14 Jan 2012 16:24, édité 2 fois.